Actions internationales 15 juillet 2026 5 min de lecture

Colombie : dans le Darién, Médecins du Monde soigne les corps et redonne une voix aux femmes victimes de violences

Dans la région du Darién, entre Colombie et Panama, Médecins du Monde Canada déploie cliniques fixes et mobiles pour répondre à l'urgence sanitaire des personnes migrantes. Reportage sur un projet qui soigne, prévient et libère la parole.

Colombie : dans le Darién, Médecins du Monde soigne les corps et redonne une voix aux femmes victimes de violences

UNE ROUTE MIGRATOIRE PARMI LES PLUS DANGEREUSES AU MONDE

Chaque année, des dizaines de milliers de personnes traversent le Darién, cette jungle qui sépare la Colombie du Panama, dans l’espoir d’atteindre l’Amérique du Nord. En 2024, 302 203 migrants ont franchi cette frontière — une baisse de 41 % par rapport à l’année précédente, conséquence directe des politiques migratoires plus restrictives adoptées à Panama, du changement de gouvernement aux États-Unis et de l’instabilité persistante au Venezuela.

Ce ralentissement ne signifie pas pour autant une amélioration des conditions. Bien au contraire : les personnes en transit empruntent désormais des routes alternatives, plus isolées et plus dangereuses, qui les exposent à un risque accru de violence, de maladies et de détresse physique et mentale. Depuis janvier 2025, avec la suspension de plusieurs programmes d’accueil aux États-Unis, un nouveau phénomène s’accélère : l’exode inversé. De plus en plus de migrants, découragés ou expulsés, rebroussent chemin vers leur pays d’origine, souvent en passant par la côte Atlantique entre le Panama et la Colombie.

DES BESOINS HUMANITAIRES CRIANTS

Les données de terrain recueillies par Médecins du Monde dressent un portrait préoccupant. 60 % des personnes interrogées rapportent avoir vécu une situation à risque durant leur parcours migratoire : vols (45 %), violences physiques (32 %), violences sexuelles (15 %) et intimidations (15 %). Près de 8 incidents sur 10 surviennent en pleine jungle, loin de tout secours.

Les femmes et les personnes de la communauté LGBTIQ+ sont particulièrement vulnérables : 63 % d’entre elles disent se sentir en danger durant leur transit. Malgré cela, plus de 4 personnes sur 10 ignorent les mécanismes existants pour dénoncer les violences subies, et près de 40 % n’ont jamais eu accès à un espace sécuritaire pour recevoir de l’information sur leurs droits sexuels et reproductifs.

Sur le plan de la santé mentale, la détresse est généralisée : incertitude (51 %), stress (43 %), peur (40 %) et tristesse (36 %) dominent le vécu émotionnel des personnes en transit, avec des répercussions bien concrètes — troubles du sommeil (71 %), maux de tête (44 %), isolement (10 %).

LA RÉPONSE DE MÉDECINS DU MONDE SUR LE TERRAIN

Face à ces besoins, les équipes de Médecins du Monde ont rapidement adapté leur intervention pour suivre l’évolution des routes migratoires, notamment le long de la côte Atlantique où transitent désormais un nombre croissant de personnes en exode inversé.

Deux points de soins permanents ont été établis à Capurganá : un premier au débarcadère, où l’équipe assure des soins de santé primaires — incluant santé sexuelle et reproductive et soutien psychosocial — en coordination avec les autorités sanitaires colombiennes ; un second dans un abri où les migrants passent la nuit avant de poursuivre leur route vers Necoclí ou Turbo.

À cela s’ajoutent des cliniques mobiles déployées dans les zones les plus difficiles d’accès d’Acandí et de Capurganá, qui offrent des soins de santé primaires, des services de santé sexuelle et reproductive ainsi qu’un accompagnement en santé mentale — autant pour les personnes migrantes que pour les communautés d’accueil. Cette approche permet d’élargir la couverture sanitaire, de prévenir les éclosions de maladies et de rejoindre une population autrement laissée pour compte par les services de santé institutionnels.

Cette réponse s’inscrit aussi dans une logique de complémentarité : pendant que d’autres organisations internationales se concentrent sur la protection, Médecins du Monde priorise les soins de santé primaires et la prévention, assurant ainsi une couverture complète des besoins tout au long du parcours migratoire.

NOMMER LA VIOLENCE POUR OUVRIR LA VOIE À LA DIGNITÉ

Au-delà des soins physiques, c’est parfois une simple conversation qui change une trajectoire de vie. Lors d’une clinique mobile tenue en décembre, pendant que les personnes patientaient pour recevoir des soins, l’équipe de Médecins du Monde a organisé une séance de sensibilisation aux violences basées sur le genre (VBG).

À l’aide du violentomètre — un outil visuel qui permet de situer différents comportements sur une échelle de risque, du jaune (« soyez prudent·e ») au rouge (« danger ») — les participant·e·s ont été invité·e·s à réfléchir collectivement à des situations du quotidien : humiliations répétées, contrôle constant, destruction de biens personnels. Des gestes souvent banalisés ont alors commencé à se révéler pour ce qu’ils sont : des signaux d’alarme.

À la fin de l’exercice, une femme s’est approchée de l’équipe psychologique. Des années plus tôt, elle avait survécu à une agression physique de la part de son ex-conjoint. Mais c’est en participant à cette activité qu’elle a pu reconnaître, pour la première fois, que sa relation actuelle comportait elle aussi des formes de violence plus subtiles — qu’elle n’avait jamais pu nommer jusque-là.

Grâce à une approche sensible au genre, informée sur le trauma et fondée sur les droits, l’équipe a pu l’accompagner : accueil sans jugement, validation de son vécu, outils de psychoéducation sur le cycle de la violence, puis identification de ses ressources internes et de ses réseaux de soutien.

Pour cette femme, nommer la violence a été le premier geste pour se réapproprier sa dignité.

« Cette expérience montre comment, dans un contexte humanitaire, un espace de parole et une écoute attentive peuvent devenir un point de bascule », soulignent Lesly Abuchar et Andrea Aguilar, membres de l’équipe de Médecins du Monde.

UNE PRÉSENCE QUI SE POURSUIT

Médecins du Monde continue de suivre l’évolution des flux migratoires transfrontaliers pour adapter sa réponse, tout en maintenant ses services de soins de santé primaires à Capurganá. Une analyse des besoins intégrant les dimensions de genre et d’intersectionnalité est en cours, de même que le déploiement de nouvelles cliniques mobiles pour rejoindre les personnes migrantes et les communautés d’accueil dans les zones les plus reculées de la région.

Ce projet, mené en collaboration avec le soutien de Affaires mondiales Canada, illustre l’engagement de Médecins du Monde à ne laisser personne pour compte — ni sur le plan de la santé physique, ni sur celui de la dignité humaine.

Voir nos actions en Colombie

 

Lien copié