Les cris d’alarme conjugués des acteurs en itinérance et des municipalités du Québec ont contribué à faire de l’itinérance un enjeu majeur de cette campagne électorale, du moins dans les manchettes. À juste titre : ses conséquences humaines sont dramatiques et la situation ne cesse de se détériorer partout au Québec. Nous constatons mois après mois dans nos programmes une augmentation du nombre de personnes qui vivent ou risquent de vivre une situation d’itinérance ainsi que leur précarisation.
Or, face à cette crise de santé publique, les réponses avancées par les partis politiques demeurent inégales selon les enjeux abordés, pour des leviers qui relèvent pourtant, en majeure partie, du gouvernement provincial. Si des propositions ont émergé en matière de logement, les engagements concrets en santé, en santé mentale et en dépendance restent largement insuffisants, malgré le rôle central que jouent ces enjeux dans la prévention et la sortie de l’itinérance.
Des besoins qui s’additionnent, mais traités en silos
L’accès à des logements sociaux et réellement abordables est une condition essentielle, et le Québec doit investir massivement, mais seul il ne suffit pas : les personnes en situation d’itinérance vivent rarement un seul problème à la fois. Santé physique, santé mentale, consommation, revenu et logement s’entrecroisent, souvent aggravés par les expériences de violences et de traumatismes vécues avant et pendant la rue.
Les services et programmes de santé, organisés en silos et assortis de conditions d’exclusion, ne répondent pas adéquatement à ces besoins. En santé mentale par exemple, l’accès à certains soins reste conditionnel à l’arrêt de la consommation, alors que celle-ci peut justement découler d’un traumatisme non adressé.
Un coût humain et financier qui pèse sur la province
Cette fragmentation a un coût humain que nous voyons directement dans nos programmes, particulièrement brutal chez les femmes, dont l’itinérance reste largement invisible : elles vivent dans leur voiture, sur un divan, dans une chambre précaire plutôt qu’un banc de parc, et sont donc difficiles à compter. Les données dont nous disposons ne captent donc qu’une partie de la réalité, et même incomplètes, elles sont accablantes : entre 2020 et 2024, les décès de femmes en situation d’itinérance visible ont bondi de 200 % au Québec ; chaque nuit, des refuges d’urgence montréalais refusent des dizaines de demandes faute de places.
Ce prix humain se double de lourds coûts économiques. Selon un rapport commandité par l’Union des municipalités du Québec, la facture annuelle des services donnés à une personne en situation d’itinérance atteint 95 284 $, contre 5900 $ pour le reste de la population dont près de 25 000 $ en soins de santé seulement. Ce chiffre s’explique notamment du fait que, faute de soins accessibles, l’urgence devient la principale porte d’entrée vers le système de santé : 93 % des personnes en situation d’itinérance hospitalisées au Québec y sont admises par l’urgence, pour un séjour qui coûte en moyenne 16 785 $, soit plus du double d’une hospitalisation ordinaire. Plus on attend avant d’agir, plus cette facture continuera de gonfler. Nous ne pouvons plus attendre que les personnes soient en crise pour leur offrir des soins.
Pourtant, nous savons déjà ce qui fonctionne
Les équipes de soins de proximité vont à la rencontre des personnes dans la rue, les refuges et les organismes communautaires. Elles peuvent intervenir pour éviter qu’une situation ne devienne critique, mais restent aussi présentes quand il ne semble plus y avoir d’issue. Cette santé de proximité ne peut reposer sur quelques organismes qui deviennent le seul recours : il faut de véritables partenariats avec le réseau public, pour qu’une personne prête à recevoir des soins y accède au bon moment, avec la bonne personne, dans le bon service et dans la durée.
La santé comme un pilier incontournable de la lutte contre l’itinérance
Oui, vivre dans la rue, un refuge ou une grande précarité détériore la santé. Mais la santé n’est pas qu’une conséquence de l’itinérance : elle fait partie de la solution.
À l’approche du scrutin, nous demandons aux partis politiques de reconnaître la santé comme un pilier incontournable de la lutte contre l’itinérance, en prenant trois engagements : investir dans une offre de services de santé adaptés, accessibles et dans la durée ; décentraliser les soins en les offrant dans des espaces communautaires où les personnes se sentent en sécurité et où elles ont accès à d’autres services ; et créer de véritables corridors d’accès entre le réseau communautaire et le réseau public de santé.
Les municipalités et les organismes communautaires ne peuvent porter seuls cette crise de santé publique. Les principaux leviers d’action relèvent du Québec, qui devra faire preuve du leadership qu’exige la situation. Les besoins sont connus, les solutions aussi. Il est temps de passer de l’urgence à l’action.