LE TANGANYIKA : UNE PROVINCE À L’ÉPREUVE DES CRISES
Située à l’est de la République démocratique du Congo, la province du Tanganyika cumule les facteurs de vulnérabilité : enclavement géographique, routes impraticables, tensions intercommunautaires entre les Twa et les Bantou, et afflux de personnes déplacées fuyant les combats du M23 dans les provinces voisines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. L’insécurité alimentaire, la recrudescence épidémique — choléra, rougeole, mpox — et la réduction des financements humanitaires internationaux viennent aggraver une situation sanitaire déjà fragile.
C’est dans ce contexte que Médecins du Monde Canada intervient, avec le soutien d’Affaires mondiales Canada, dans trois zones de santé : Nyemba (centre de santé de Kisonja), Kalémie (centre de santé de Katibili) et Nyunzu (centre de santé de Lwizi). L’objectif : garantir un accès gratuit à des soins de qualité aux populations les plus vulnérables, notamment les femmes, les enfants et les personnes déplacées internes.
Le projet couvre la santé primaire, la nutrition, la santé reproductive, la prévention et la réponse aux violences basées sur le genre (VBG), ainsi que l’accompagnement psychosocial. Il a été lancé dans un environnement opérationnel particulièrement difficile, marqué par des suspensions temporaires de déplacements pour raisons sécuritaires et des saisons des pluies rendant certains axes inaccessibles.
Trois visages de l’impact : témoignages du terrain
RACHEL, 43 ANS — « JE SUIS SOIGNÉE »
Rachel vit dans le village de Lugogo II, à une dizaine de kilomètres du centre de santé de Kisonja. Mère de neuf enfants, épouse du chef de village, elle dépend comme la plupart des ménages de la zone d’une agriculture aux récoltes incertaines. Avant l’appui de MdM et d’AMC, se faire soigner impliquait un trajet de 50 kilomètres jusqu’à Kalemie, sur des routes en très mauvais état, avec des frais de transport hors de portée pour des familles aux ressources limitées.
En février 2026, Rachel arrive au centre de santé de Kisonja dans un état critique : douleurs diffuses, fatigue intense, difficultés respiratoires. Elle a marché plusieurs heures depuis son village, en se levant à 5 h du matin. Elle y reçoit immédiatement une transfusion sanguine, des injections et un traitement complet — gratuitement.
« Avant l’appui au centre de santé de Kisonja, pour bénéficier de soins de qualité, nous devions nous rendre à Kalemie. » — Daniel, chef du village (nom modifié)
Ce qui a déterminé leur décision de s’y rendre ? L’information que les soins étaient gratuits. Rachel apprécie particulièrement le système de référencement mis en place par MdM : lorsqu’un cas dépasse les capacités du centre de Kisonja, l’organisation prend en charge le transport aller-retour vers la structure de référence à Kalemie, ainsi que la restauration du patient et de son accompagnant·e. Son message, traduit du swahili, est simple :
« Qu’on puisse nous soigner, et qu’on soit guéris. » — Rachel (nom modifié)
SABINE, 30 ANS — REPRENDRE LE CONTRÔLE DE SA SANTÉ REPRODUCTIVE
Sabine vit à Kisonja, à quelques mètres du centre de santé appuyé par MdM. Comme beaucoup de femmes de la zone, elle faisait face à un double obstacle : financier et géographique. « Partout où nous allions nous faire soigner, il fallait payer », explique-t-elle. Ces coûts répétés rendaient l’accès aux soins incertain, voire impossible pour son ménage.
Lorsqu’un de ses enfants tombe gravement malade d’une anémie sévère, il est pris en charge gratuitement au centre de santé, puis référé en urgence vers la structure Undugu à Kalemie. Sabine peut l’y accompagner et bénéficier elle-même d’une prise en charge complète, incluant soins et nourriture.
Le projet a également transformé son rapport à la santé reproductive. Après avoir eu recours à quatre avortements, Sabine a pu bénéficier de séances d’information et de conseils individualisés sur les méthodes contraceptives. Elle a choisi d’utiliser désormais une méthode injectable, entièrement gratuite. Cet accompagnement lui a permis de mieux planifier ses grossesses et de reprendre le contrôle de ses choix reproductifs.
Sabine participe également aux séances de sensibilisation communautaires animées par MdM et fait partie d’un réseau de femmes engagé dans la prévention des VBG. Elle observe des changements progressifs dans les comportements au sein de sa famille et de sa communauté.
« J’espère que l’appui se poursuivra afin de maintenir l’accès aux soins et aux activités de sensibilisation. » — Sabine (nom modifié)
ALICE, 27 ANS — UNE VIE SAUVÉE GRÂCE À UNE PRISE EN CHARGE D’URGENCE
Alice vit à Kisonja. Lors de sa dernière grossesse, des complications sont apparues, nécessitant une prise en charge rapide au centre de santé local. Face à la gravité de la situation, elle est référée vers la structure de santé de référence à Kalemie, où elle subit une césarienne d’urgence.
Après l’opération, Alice et son nouveau-né peuvent être ramenés à Kisonja pour poursuivre le suivi postnatal. L’ensemble de la prise en charge — transport, intervention chirurgicale, soins postnataux — est rendu gratuit grâce au projet financé par AMC.
Alice ne dispose d’aucune ressource financière propre. Sans ce projet, les coûts liés à l’intervention, au transport et aux soins auraient été hors de portée. Elle mentionne également l’importance des services de soutien psychosocial proposés aux personnes ayant vécu des VBG, dont bénéficient des femmes de son entourage — un accompagnement qui va au-delà de la seule prise en charge médicale.
Un projet vital dans un contexte de crise prolongée
Les témoignages de Rachel, Sabine et Alice illustrent une réalité documentée : dans les zones rurales enclavées du Tanganyika, la gratuité des soins n’est pas un avantage secondaire — c’est la condition même de l’accès à la santé. Sans l’appui de Médecins du Monde Canada et d’Affaires mondiales Canada, des femmes accoucheraient sans assistance, des enfants anémiques ne seraient pas transfusés, des urgences obstétricales tourneraient au drame.
Le projet démontre qu’une intervention humanitaire coordonnée — alliant soins primaires gratuits, référencement structuré, santé reproductive, prévention des VBG et soutien psychosocial — peut produire des résultats concrets et mesurables, même dans les contextes les plus difficiles.
Médecins du Monde Canada continuera de plaider pour que ce type d’intervention soit soutenu, amplifié et pérennisé.