« Dans nos familles, on avait toujours nos oncles, nos tantes, nos cousins et cousines qui nous racontaient “ à l’hôpital ils m’ont fait ci, ça, j’avais mal, ils m’ont dit de me taire”. Ces histoires, on les connaît toutes », explique Lucie-Catherine d’une voix douce.
Quand l’infirmière née d’un père blanc et d’une mère anichinabée prononce ces mots, Mathieu hoche la tête en signe d’approbation. Lui est navigateur autochtone, sa mère vient de Mashteuiatsh, une communauté innue du Lac-Saint-Jean. L’un et l’autre travaillent chez Médecins du Monde.
Le duo accompagne les personnes autochtones en situation d’itinérance afin de leur permettre de naviguer dans le système de santé au Québec et de contourner les barrières systémiques qui entravent leur accès aux soins. Pour y parvenir, Lucie-Catherine et Mathieu jouent de leurs points communs. « Les deux, on a un pied dans chaque culture, explique le navigateur. Ça nous aide à percevoir les choses avec les deux visions : le paradigme autochtone et le paradigme blanc. »
Ce bagage culturel permet à l’infirmière et au navigateur de créer un sentiment de communauté avec leurs patients et patientes. Grâce à lui, une relation de confiance s’installe. Seule cette dernière rend possible un accès aux soins juste et adapté pour une population qui, au fil de l’Histoire, a développé une méfiance face au système de santé.
C’est pourquoi aux yeux de Mathieu et de Lucie-Catherine, leur rôle va bien au-delà du geste médical. Aller manger une pizza après un traitement à l’hôpital et prendre le temps de demander comment ça a été ; échanger quelques mots au coin d’une rue; saluer les visages familiers que l’on croise : « C’est aussi ça, le soin », affirme Mathieu. Parfois, une simple présence suffit : « Être là. Ça fait toute la différence. »
Pour l’infirmière aussi. Lucie-Catherine sourit en pensant à une patiente :« Souvent, elle vient et elle ne parle pas. Et à un certain moment, elle se lève, et pis elle dit : “I just need a hug.” Alors je lui fais un câlin, et elle s’en va en me remerciant d’être là. »
Cette vision du soin tranche avec celle qui s’est imposée en Occident. D’un côté, la santé est perçue comme une approche globale allant au-delà du seul geste médical. De l’autre, on privilégie plutôt un « mode problème/solution ». Pourtant, « le soin, ce n’est pas ça », lance Mathieu. Comme le navigateur l’a appris de ses aîné.e.s, « quand tu vas chercher une plante pour te soigner, te mettre en route pour aller la chercher, ça fait partie de la médecine; la façon dont tu vas cueillir la plante, ça fait partie de la médecine; la façon dont tu vas la boire… tout ça, ça fait partie du soin ».
Autre élément « de base de [leur] culture » qui guide Lucie-Catherine et Mathieu : l’humour. « Rire, c’est déjà un soin », explique Mathieu. « Mon principal outil d’intervention, c’est rire avec les gens. » Un ingrédient essentiel qui, selon l’infirmière, « échappe complètement à la conception occidentale de voir les soins ». C’est pourtant ce qui permet « de garder le lien » avec les patients et patientes. Lucie-Catherine confie : « On les croise dans la rue, on jase avec eux. C’est presque comme de la famille. » Parce qu’en fin de compte, « une personne en santé, c’est une communauté en santé ».